IFRS 18 : Les 3 compétences critiques de l’auditeur financier en 2027
A quelques mois de l’application obligatoire d’IFRS 18 (exercices ouverts à compter du 1er janvier 2027, avec retraitement rétrospectif des comparatifs 2026), les cabinets d’audit et les directions financières ont largement entamé leur mise à niveau technique. Les normes sont lues, les impacts cartographiés, les outils paramétrés. Pourtant, pour réussir cette transition, le véritable enjeu réside dans le développement de trois compétences auditeur IFRS 18 essentielles.
En effet, le plus grand défi de cette norme n’est ni comptable, ni technologique. Il est humain.
L’IFRS 18 ne se contente pas de redessiner le compte de résultat ; elle redéfinit la posture de l’auditeur. Face à la subjectivité des critères de classification (dont Exploitation, Investissement, Financement) et à l’encadrement strict des indicateurs de performance définis par la direction (MPM), le profil de l’auditeur « traditionnel » doit évoluer.
Voici les trois compétences critiques qui feront la différence dans la mission d’audit de 2027.
Les compétences auditeur IFRS 18 (1/3) : Le jugement professionnel sur la classification
Le défi technique de la classification
L’IFRS 18 impose une structure standardisée du compte de résultat articulée autour de cinq catégories : exploitation, investissement, financement, impôts et activités abandonnées. La catégorie « exploitation » n’est plus une zone de confort comptable : elle dépend désormais d’une évaluation de la « principale activité commerciale » (main business activity) de l’entité, menée à un niveau de granularité fin (paragraphes B30 à B41).
Pour une entreprise industrielle, les revenus de placement de trésorerie relèvent-ils de l’exploitation ou de l’investissement ? La réponse ne se trouve pas dans le plan de comptes. Elle tient dans l’analyse du business model, de l’usage effectif de la trésorerie et de l’indépendance économique du rendement généré.
La compétence humaine : challenger le business model
L’auditeur doit être capable de challenger la direction sur l’application concrète des critères de classification d’IFRS 18. En particulier, c’est le cas pour les entités dont l’activité principale inclut :
- le financement de clients
- ou l’investissement dans des actifs générateurs d’un rendement largement indépendant.
Ce n’est plus une question d’interprétation générale du modèle d’affaires. Bien au contraire, c’est un exercice de décision normative au cas par cas. L’auditeur doit ainsi vérifier que :
- la classification retenue par la direction est cohérente avec les critères d’appréciation de l’activité principale
- et qu’elle n’est pas révisée rétrospectivement sans justification factuelle.
Exemple concret : le cas de la fintech
Prenons une fintech qui génère des revenus à la fois via des abonnements SaaS (activité principale) et via le placement de sa trésorerie excédentaire. Où placer la ligne ?
Si la direction classe l’intégralité des revenus de placement en catégorie « Investissement », alors elle présente un résultat d’exploitation « pur » qui flatte la lecture opérationnelle. Mais, si cette trésorerie est structurée comme un produit offert aux clients (comptes rémunérés, fonds commun de placement interne) ou si elle constitue une activité accessoire mais récurrente et significative, la classification en investissement devient discutable.
L’auditeur doit alors examiner :
- la documentation interne sur la stratégie de placement (conseil d’administration, comité des risques)
- la nature des instruments détenus (liquidités réglementaires vs placements de trésorerie de portefeuille)
- la cohérence avec la catégorie retenue pour les passifs correspondants
- l’impact sur la comparabilité sectorielle.
Le risque d’audit lié à la classification
Valider une classification qui « nettoie » artificiellement le résultat opérationnel. Un résultat d’exploitation gonflé par une exclusion opportuniste de revenus récurrents fausse l’analyse du multiple opérationnel. Il expose aussi le signataire à une qualification pour information inexacte ou trompeuse.
Les compétences auditeur IFRS 18 (2/3) : Maîtriser la réconciliation MPM
Le défi technique de la réconciliation MPM
L’IFRS 18 encadre strictement les Management Performance Measures (MPM). Ce sont en fait des sous-totaux de produits et charges définis par la direction, communiqués hors états financiers. Ils reflètent sa vision de la performance. Désormais, les MPM doivent figurer dans une note unique des états financiers, avec une réconciliation vers le sous-total IFRS le plus directement comparable.
Cette réconciliation n’est pas un simple rapprochement de montants. En effet, pour chaque poste de retraitement, l’entité doit isoler et présenter ligne par ligne, et non globalisés en fin de tableau :
- l’effet d’impôt
- l’effet sur les intérêts minoritaires
- ainsi que la méthode retenue pour déterminer chacun de ces effets.
La compétence humaine : comprendre la logique sous-jacente
L’auditeur doit ainsi comprendre la logique fiscale et de consolidation derrière chaque retraitement. Ce n’est pas effectivement une question de « data literacy » générique.

Bien au contraire, c’est la capacité à vérifier que :
- l’effet d’impôt d’une provision de restructuration a bien été calculé au taux effectif de l’entité concernée (et non au taux moyen du groupe)
- l’effet sur les intérêts minoritaires d’une dépréciation de goodwill a été ventilé selon les pourcentages de détention révisés post-acquisition.
Exemple concret : les 47 retraitements du groupe industriel
Imaginons un groupe industriel qui présente un « résultat opérationnel ajusté » (MPM) en rapprochant son résultat d’exploitation IFRS 18 de 47 retraitements : restructurations, coûts d’acquisition, dépréciations de goodwill, effets de juste valeur, charges liées à des litiges, etc.
Pour chacun de ces 47 retraitements, l’auditeur doit vérifier que :
- le montant brut correspond bien à la ligne du compte de résultat (cohérence entre la réconciliation et l’état primaire)
- l’effet d’impôt a été calculé sur la base du taux applicable à la juridiction et à la nature de la charge ou du produit
- l’effet sur les intérêts minoritaires a été ventilé au prorata des droits de vote ou des participations, selon le cas
- enfin, la note unique regroupe bien l’ensemble des MPM communiqués publiquement, sans en omettre aucun.
Sur la mécanique de réconciliation et son automatisation, voir l’article dédié : Automatisation des contrôles IFRS18 : Le guide Power BI
Le risque d’audit d’une réconciliation « boîte noire »
Une réconciliation « boite noire » où les effets d’impôt sont globalisés en fin de tableau au lieu d’être déclinés ligne par ligne.
C’est en fait une pratique encore courante aujourd’hui dans les rapports annuels hors périmètre d’audit strict. Mais, cela devient une anomalie majeure sous IFRS 18. Elle empêche l’utilisateur de recalculer la performance ajustée. Cela constitue une information non conforme à la norme, susceptible d’entraîner une observation dans le rapport d’audit.
Les compétences auditeur IFRS 18 (3/3) : Garantir la cohérence temporelle
Le défi technique de la cohérence temporelle
L’IFRS 18 exige qu’un changement de méthode de calcul d’un MPM soit traité comme une modification des informations fournies, avec retraitement des comparatifs dans la note de rapprochement.
Si l’entité modifie la définition d’un indicateur (par exemple, en élargissant ou en réduisant la notion d' »éléments non récurrents »), elle doit :
- non seulement l’expliquer
- mais aussi présenter les chiffres N-1 sous la nouvelle définition, sauf impossibilité pratique démontrée.
Cette exigence de cohérence temporelle est une rupture avec les pratiques actuelles. En effet, les directions financières ajustent parfois leur périmètre d’ajustement d’un exercice sur l’autre pour présenter une « tendance sous-jacente » plus flatteuse.
La compétence humaine : pédagogie auprès du comité d’audit
L’auditeur doit devenir un traducteur et un facilitateur pour le comité d’audit. Il ne s’agit plus seulement de dire « ceci est conforme à la norme ». Il s’agit en fait d’expliquer pourquoi on ne peut pas changer la définition d’un MPM d’un exercice à l’autre, sans retraiter les risques associés à ce jugement. De plus, il convient de montrer comment cela impacte la perception de la performance par le marché.
Le « challenge constructif » consiste à accompagner la direction dans la clarification de son discours financier, plutôt que de se limiter à un rôle de censeur a posteriori.
Exemple concret : le cas TotalEnergies
Dans le secteur pétrolier et gazier, il est courant que la méthodologie de résultat ajusté prévoit la possibilité d’exclure une cession d’actifs du résultat ajusté lorsque la direction la juge non représentative du cours normal de l’activité. C’est une marge d’appréciation que l’on retrouve, par exemple, dans la communication financière de TotalEnergies. C’est précisément ce type d’option méthodologique qu’IFRS 18 vient d’encadrer.
Imaginons qu’un groupe de ce secteur décide, en 2027, d’exercer cette option pour la première fois sur une cession d’actifs pétroliers jugés marginaux, alors qu’il y avait eu une cession comparable au résultat ajusté en 2026.
L’auditeur doit alors :
- vérifier qu’il y a bien eu le retraitement des comparatifs 2026 dans la note MPM
- s’assurer que le niveau de détail de la justification écrite est suffisant pour que l’investisseur comprenne la rupture de série
- évaluer si ce changement ne vise pas à masquer une dégradation structurelle du résultat opérationnel
- préparer une synthèse pour le comité d’audit. Elle doit expliquer, sans jargon, pourquoi cette modification engage la responsabilité des signataires sur la comparabilité interannuelle.
Le risque d’audit d’une communication incohérente
Une communication financière incohérente qui érode la confiance des investisseurs. Si l’auditeur ne challenge pas suffisamment tôt ce type de glissement sémantique, il se retrouve en situation de devoir justifier, a posteriori, pourquoi un MPM 2027 n’est pas comparable à celui de 2026. Or, c’est précisément l’inverse que la norme exige.
Conclusion : Vers un auditeur « T-shaped »
L’IFRS 18 agit comme un catalyseur pour la profession. Elle accélère la transition vers un profil d’auditeur « T-shaped » :
- une expertise technique profonde (la barre verticale du T)
- couplée à une large ouverture sur le business, la mécanique fiscale et la communication stratégique (la barre horizontale)
Les cabinets qui investiront dans ces trois compétences (jugement appliqué aux critères de classification, maîtrise de la mécanique de réconciliation des MPM et pédagogie du challenge constructif sur la cohérence temporelle) ne se contenteront pas de réussir leur transition IFRS 18. Bien au contraire, ils offriront à leurs clients une valeur ajoutée durable qui est celle d’un partenaire capable de sécuriser :
- non seulement la conformité
- mais aussi la crédibilité de la communication financière dans un environnement normatif plus exigeant.
En 2027, l’auditeur qui saura lire IFRS 18 entre les lignes (et faire lire la norme à son client) sera celui qui fera la différence.

